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Dr Jérémy Anso : "Sucre, graisses, sel... les industriels fabriquent des produits toujours plus addictifs"

Le docteur en biologie dénonce avec force les recommandations nutritionnelles dictées selon lui par les lobbies agroalimentaires et pharmaceutiques.

Dans « Santé, mensonges (et toujours) propagande » (Éd. Thierry Souccar), le docteur en biologie remet en question les recommandations nutritionnelles et médicales, souvent dictées selon lui par les lobbies pharmaceutiques et agroalimentaires. Rencontre avec un biologiste, vent debout contre "les fausses vérités qui nuisent gravement à votre santé".

Dans votre ouvrage, vous dénoncez les stratégies mises en place par les producteurs de sucre, de lait et les industriels de l'alimentation pour faire la promotion de leurs produits. En quoi consistent-elles ?

Jérémy Anso : Ces stratégies s'apparentent à celles qu'utilisait l'industrie du tabac dans ses heures les plus sombres. Ils manipulent et travestissent les preuves scientifiques pour sauvegarder l'image de leur produit, ou pire, tentent d'obtenir des bénéfices santé en payant des chercheurs. Ils exercent aussi un lobbying intense auprès des décideurs politiques, des enseignants et des médecins. Pour les scientifiques, ils créent des organismes parasites, aux allures indépendantes, comme le Cedus*, le Cerin**... Ces organismes se chargent de distribuer des récompenses à des chercheurs et d'attirer les bonnes grâces des leaders d'opinion.

Les Français mangent de plus en plus de sucre (entre 50 g et 110 g par jour). Comment expliquez-vous cet engouement ?

Les Français mangent plus de sucre à cause de l'intense lobbying des industriels du secteur qui ne sont soumis à aucune loi contraignante. Ils usent et abusent aussi d'un marketing agressif : publicité ciblée et prix bas qui incitent à surconsommer. Les industriels déploient enfin une énergie considérable pour fabriquer des produits de plus en plus addictifs. Un savant mélange de sucre, de graisse et de sel qui nous rend véritablement dépendants. Bien sûr, les fabricants de sodas ont une énorme responsabilité dans ces apports en sucre, qui se situent entre 19 % et 27 % au-delà des recommandations de l'OMS.

"Les marques paient des chercheurs pour publier des études qui réfutent les liens entre consommation de boissons sucrées et risque d'obésité et de diabète. Elles sont ensuite confiées aux décideurs politiques, qui concluent généralement que si l'état de santé des Français se détériore, c'est parce que ces derniers ne bougent pas assez !"

Justement comment les marques de sodas réhabilitent-elles leurs boissons ?

Elles emploient de nombreuses stratégies. Elles paient des chercheurs pour publier des études qui réfutent les liens entre consommation de boissons sucrées et risque d'obésité et de diabète. Ces études sont ensuite mises sur la table des décideurs politiques, qui concluent généralement que si l'état de santé des Français se détériore, c'est parce que ces derniers ne bougent pas assez ! Les marques de sodas financent aussi des organismes publics pour nous faire croire que la sédentarité est la première responsable. Coca-Cola, comme vous l'apprendrez dans mon livre, a par exemple financé l'ONAPS, l'Observatoire de la sédentarité, à hauteur de 560 000 €.

En France, le Programme national de nutrition et de santé (PNNS) établit pourtant des recommandations nutritionnelles officielles. Sont-elles contestables pour le sucre ?

Sur cette question, le PNNS est resté figé dans les années 1990. Des études scientifiques incontestables, accompagnées de recommandations internationales (FAO, OMS) précisent bien qu'il faut aujourd'hui utiliser la notion d'index et de charge glycémiques. Aujourd'hui, le PNNS ne distingue pas assez entre les différentes sources de glucides, comme le pain blanc ou la patate douce. Il en résulte un manque de cohérence et un message confus qui ne permet pas aux Français de faire les meilleurs choix.

Quelle est la part des aliments ultra-transformés dans la consommation de sucre ?

Nous n'avons pas de chiffres exacts, mais il y a fort à parier que les sucres « naturels » qui viennent des fruits ou du miel par exemple, sont minoritaires par rapport aux produits ultra-transformés comme les barres chocolatées, les céréales, etc. qui apportent les pires calories !

Les produits allégés en matière grasse favoriseraient aussi la consommation de sucre...

Oui, en enlevant les matières grasses, on va rajouter du sucre ! L'équation est simple, mais cette stratégie est responsable d'une dégradation de la qualité de l'alimentation des populations.

Quelles mesures les États devraient-ils mettre en place pour calmer les ardeurs commerciales des fabricants de sucre et des industriels alimentaires ?

Les industriels ne devraient pas pouvoir franchir la porte des élus de la République, ni celles des écoles aussi facilement ! Et puis, aujourd'hui, les scientifiques et professionnels de santé ne sont pas obligés de déclarer les liens qu'ils entretiennent avec l'industrie agro-alimentaire. Cette situation n'est pas acceptable et doit changer. Les États doivent aussi empêcher les partenariats entre des industriels et des sociétés savantes qui œuvrent pour le bien des malades. Ces relations pervertissent les conseils donnés. Il faut proposer des lois véritablement contraignantes.

* Centre d'études et de documentation du sucre

** Centre de recherche et d'information nutritionnelles

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